Lenin peak

La grandeur divisée

Le Pamir s’élevait.

Ses jeunes chaînes de montagnes s’élançaient obstinément vers les hauteurs, mordant le ciel des crocs de leurs sommets de sept mille mètres.

Parmi elles se dressait un géant culminant à 7 134 mètres.

Il était là depuis des millions d’années, sans se douter qu’un jour les hommes commenceraient à le partager en deux.

À la fin du XIXe siècle, des topographes de l’Empire russe arrivèrent au pied de la montagne, dans le khanat de Kokand.

Ils inscrivirent la montagne sur leurs cartes et lui donnèrent le nom du gouverneur général du Turkestan alors en fonction : pic Kaufman.

Kaufman lui-même n’avait jamais exploré le sommet et ne l’avait jamais gravi.

La montagne garda le silence.

Le gouverneur général mourut.

L’empire s’effondra...

De nouveaux hommes arrivèrent.

Vêtus de blousons de cuir.

En 1928, ils annoncèrent solennellement que la montagne porterait désormais le nom du chef du prolétariat mondial : pic Lénine.

La montagne garda le silence.

Des cartographes de cabinet tracèrent une ligne administrative sur la crête et au sommet : la frontière entre le Kirghizistan et le Tadjikistan soviétiques.

La montagne garda le silence.

Six décennies passèrent.

L’immense pays se désagrégea, et la ligne conventionnelle tracée sur le papier se transforma en une véritable frontière d’État.

Du côté sud de la frontière, on décida que le nom du chef révolutionnaire était étranger à la nouvelle fierté nationale et que le sommet devait recevoir un autre nom.

En 2006, on lui donna solennellement celui du grand médecin et philosophe médiéval d’origine persane : pic Abou Ali ibn Sina, connu en Occident sous le nom d’Avicenne.

Mais le décret ne s’applique que jusqu’à la ligne de crête.

Les voisins du versant nord regardèrent le sommet, pesèrent le pour et le contre, puis conservèrent l’ancien nom.

D’ailleurs, dans l’alpinisme international, Lenin Peak était depuis longtemps devenu une marque bien connue.

C’est ainsi que la grande montagne se retrouva partagée en deux par les noms.

Au sud, elle est un sage oriental du Moyen Âge.

Au nord, un révolutionnaire russe, homme d’action.

Dans les ouvrages de référence internationaux, les deux noms d’un seul et même sommet coexistent.

La montagne se tait.

Elle est plus ancienne que les drapeaux et tous les blasons.

Elle sait que la véritable grandeur n’a pas besoin de mots et ne se divise pas.

La montagne se tait.

Auteur : Gleb Ivlev / G Un, 2026

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