Poétique automnale
Par Marina Kochetova
Les divins mystères
De l’harmonie des vers,
Ne cherche pas à les percer
Dans les livres des sages.
(A. N. Maïkov)
Il est difficile de ne pas partager cette pensée de Marina Tsvetaïeva à propos de l’été : « L’été est comme une fin de semaine. Tout aussi merveilleux, et il passe tout aussi vite. Juin, c’est vendredi, juillet, c’est samedi, et août, c’est dimanche. » Nous sommes maintenant en septembre, autrement dit… lundi, mais le temps demeure estival. Nous profitons donc d’une longue fin de semaine. On a envie d’admirer la nature qui change de couleurs et de relire ses poèmes préférés.
Les femmes poètes sont moins nombreuses que les hommes, et parmi elles, les plus aimées sont sans aucun doute Marina Tsvetaïeva et Anna Akhmatova. Nous vivons à une époque où de nombreux lecteurs préfèrent écouter des poèmes interprétés par des maîtres de la parole plutôt que de s’envelopper dans une couverture moelleuse et de savourer eux-mêmes un recueil de leur poète favori. De nos jours, la poésie enregistrée est devenue largement accessible grâce à une multitude de livres audio et aux innombrables vidéos publiées sur YouTube. Heureusement, il existe encore des spectacles en personne.
Réciter de la poésie est un art délicat. Lorsqu’un professionnel s’en charge, son interprétation laisse une empreinte ineffaçable dans l’âme de l’auditeur.
J’ai eu la chance d’assister à plusieurs événements de ce genre, et chacun d’eux m’a procuré un immense plaisir. Le premier fut une soirée artistique avec Alissa Freindlich, dont j’ai déjà parlé dans l’un de mes essais. Elle eut lieu il y a de nombreuses années à Toula. En récitant les poèmes complexes de Marina Tsvetaïeva, l’actrice marquait de longues pauses, élevait la voix avec colère, semblait suffoquer d’indignation, puis poussait soudain un cri ou parlait d’une voix rauque, à peine audible. Elle se tenait immobile devant le microphone; seules ses mains bougeaient. Telles les mains d’une ballerine, elles s’agitaient nerveusement, exprimant l’incompréhension, la fureur, la surprise et le mépris…
La soirée d’Evguénia Simonova, à laquelle j’ai eu la chance d’assister en 2017, reste elle aussi profondément gravée dans ma mémoire. Elle faisait partie d’un cycle de soirées musicales et poétiques organisées au Centre Bachmet de Moscou. L’actrice y récitait le Requiem d’Anna Akhmatova. J’ai été bouleversée par la force poignante de son interprétation.
Déjà installée à Ottawa, au début des années 2000, j’ai assisté à un spectacle de Natalia Varley. Elle est devenue célèbre non seulement grâce à son rôle inoubliable dans La Prisonnière du Caucase, mais aussi comme autrice de plusieurs recueils de poésie, dont de nombreux textes ont été mis en musique. Elle en a interprété certains dans la capitale canadienne, surprenant agréablement le public.
Les actrices qui récitent de la poésie apportent à leur interprétation un charme et une douceur que les hommes ne possèdent pas de la même manière. C’est quelque chose de profondément féminin. Margarita Terekhova, par exemple, est toujours austère dans ses gestes et dans sa voix. Tatiana Doronina fait preuve d’une coquetterie raffinée. Natalia Belokhvostikova affiche une intelligence particulièrement distinguée. Pourtant, chacune d’elles demeure entièrement fidèle à son propre style d’interprétation.
À mon avis, Svetlana Krioutchkova utilise peu de gestes, mais on ressent toute la tension de ses émotions et la retenue de sa passion. En portant les vers devant le public, ces artistes leur ajoutent des couleurs et une nouvelle force évocatrice.
Les poèmes des années de guerre, interprétés par Olga Ostrooumova dans une émission de la télévision russe, m’ont profondément touchée. J’ai également suivi avec intérêt l’émission Le Théâtre de poésie d’Alla Demidova, diffusée depuis 2008 sur les ondes de Radio Kultura. Il me semble que, dans l’interprétation d’Alla Demidova, les poèmes deviennent vivants et musicaux. Mais ce n’est que mon opinion. Les goûts et les couleurs ne se discutent pas.
La poésie signifie quelque chose de différent pour chacun de nous — et pour certains, peut-être, elle ne signifie absolument rien. Pourtant, tout le monde souhaite se dire lecteur, même ceux qui ne prennent un livre entre leurs mains que par hasard, qui ne comprennent pas la lecture et ne l’aiment pas.
Les véritables amateurs de poésie réagissent eux aussi différemment aux œuvres des divers poètes. Chez certaines personnes, les vers résonnent intérieurement d’une manière unique, qui ne correspond même pas à la meilleure interprétation théâtrale. Les passionnés de poésie écoutent sur Internet des actrices réciter, par exemple, les textes de Tsvetaïeva, sans accorder leur préférence à aucune d’entre elles. Plus encore, lorsqu’ils se retrouvent sur un forum en ligne, ils critiquent avec méchanceté ceux qui cherchent sincèrement à apporter de la joie aux autres et à toucher leur cœur.
On reproche à Tchoulpan Khamatova des erreurs d’accentuation et une mauvaise compréhension du texte. Olga Ostrooumova est critiquée pour des intonations enthousiastes jugées déplacées et un pathos excessif. Alissa Freindlich est condamnée parce qu’elle récite, à un âge respectable, des poèmes écrits dans la jeunesse… Mais enfin, ressaisissez-vous! Savez-vous vous-mêmes interpréter un poème en transmettant exactement son sens, son rythme et son tempo, sans y ajouter quoi que ce soit que l’auteur n’ait pas prévu?
Nous sommes tous différents. Certains apprécient notre silence, d’autres, nos paroles. Et certains nous aiment simplement parce que nous faisons partie de leur vie. Essayons de chérir ce que nous avons et de nous traiter mutuellement avec respect, surtout maintenant, en ces temps difficiles.
Après tout, l’été indien est tout proche, prêt à ajouter à nos vies davantage de couleurs, de chaleur et de lumière!